Là. Le soleil qui se lève au bout de cette première nuit. La course lente des heures au ralenti. Comme une promesse. Langueur du temps qui s’écoule inexorablement du sablier qu’on vient tout juste de retourner. Engluer les horaires. Les laisser s’entremêler jusqu’à disparaitre. Et piger comme dans un plat de bonbons parmi toutes les joies du moment. Offrande. On pourrait aller cueillir des fraises. Faire la sieste dans la cour sous les arbres et se laisser bercer par le vent. Tourner la dernière page d’un livre au petit matin commencé; comme un péché. Et puis s’imaginer de ce qu’on échangerait avec celui qui l’a écrit. Si on osait. Flâner dans la maison et se choisir ce qu’on pourrait chanter fort. Plier en piles bien droites le linge de maison. En caresser un, du plat de la main pour bien le lisser. Celui-là, fait par celle qui garde chez elle le vieux métier de bois, patiné par le temps. S’émouvoir d’un oiseau qui s’ébroue dans une flaque d’eau laissée par le robinet qui fuit un peu. Se dire qu’on a bien fait de ne pas l’avoir fermé. Suivre les mouvements du jour. Les laisser nous porter.
Et puis partir à l’aventure dans la ville. Se laisser saisir des contrastes. Odeurs de vieilles huiles quand on passe sous le pont de train. Et suivre du regard un canot, tout rouge, juste lui pour le faire avancer sur la rivière millénaire. Je t’imagine comme si tu me reconnaissais. Autrefois, il n’y avait pas les ponts, les murs de béton et les usines pour t’entraver. Autrefois, le chemin, c’était toi. Je t’imagine, simple promeneuse, quand, avant, tout était différent. Jusqu’où aller ? Et je laisse voguer mes pensées au gré de ton courant. Imaginer des histoires et y mettre des mots. Les canots d’avant n’étaient pas peints en rouge. Mais en fermant les yeux, on peut voir que rien n’a vraiment changé.
Allée toute en fleurs. Anciens tracés. Chemins d’autrefois qui rencontrent ceux d’aujourd’hui. Et toi, petit faon égaré, oreilles au vent, est-ce que tu m’as entendu quand je te disais de ne pas y aller? Par-là, c’est les grandes rues. On s’est regardé longtemps pourtant. On aurait dit que tu m’écoutais. Je ne saurai pas ce que tu me disais non plus. « Ô temps suspends ton vol et vous heures propices… » des mots d’un autre temps.
Et les grandes chaleurs qui invitent à la langueur. Se laisser bercer au rythme des heures. Définir des idées ou bien les laisser venir et répartir une à la suite de l’autre comme une ribambelle d’enfants sautillants. Le voisinage qui reprend doucement ses aises. Ça se crie des « Bonjour! » en s’envoyant la main de part en part de la rue. Constance a mis sa jolie robe à fleurs. Je me demande où elle ira. Danser comme avant peut-être? C’est les bruits de la ville bien éveillée. Un tableau sonore et bigarré.
Une rue joliment habitée. Au loin on entend le train passer et le premier autobus dans le quartier. Sur les trottoirs, des lignées d’enfants avec leurs rires et leur babille continu reprennent leurs droits. Leur sac à dos n’est plus aussi rempli. Pas le même fatras dedans non plus. Longue parenthèse de liberté. Aujourd’hui c’est piscine et crème glacée. On les entend chanter des chansons drôles sans queue ni tête. Parade continue; libérée. Peut-être qu’eux aussi rencontreront le faon au détour d’un sentier. Si oui, c’est qu’il m’aura entendu.
Mais au bout, inéluctable, c’est la grande finale. L’adagio du jour qui égrène ses dernières heures. Ça ralentit encore. Presque arrêté. Il a fait chaud. Tout autour est saturé; de chaleur, de moiteur et de beauté. Il reste quelques fraises au fond du bol. Promesse épargnée. Le silence retombe. Tout se calme. Les oiseaux patientent en silence. Le ciel est chargé. Comme drapé d’un voile de blanc ancien. Mariage éphémère du ciel avec la terre. J’espère que c’est l’humidité qui lui donne cette étrange allure. La lumière diffuse doucement au travers. La laisse ressortir opaline et rougie. Comme pour révéler ses secrets. Présages sous-entendus. Et puis la beauté du jour qui prend fin. Long épilogue. Pourvu qu’on puisse encore l’entendre demain.
Lire la chronique précédente










